Foster, Ingels, Hassell, SOM… De grandes agences ont fini par poser la question que ce projet explorait en 1993. Voici ce qu'ils ont proposé — avec leurs qualités, leurs budgets, et ce que l'on ne peut s'empêcher de remarquer.
Ce projet de diplôme était présenté en 1993 à l'École d'Architecture de Paris Conflans. À cette date, aucune grande agence internationale n'avait encore abordé sérieusement l'architecture lunaire dans le cadre d'une commande réelle. Les projets ci-dessous sont tous postérieurs. La convergence des conclusions est, disons-le, remarquable.
Avant Foster, avant BIG, il y avait les ingénieurs de la NASA. En 1977, Jesco von Puttkamer, directeur de la planification à long terme au Marshall Space Flight Center, publie cette vision d'une base lunaire en expansion : dôme géodésique, modules cylindriques enterrés, pistes, rovers — l'ensemble des ingrédients qui reviendront trente ans plus tard dans tous les projets cités ici.
Ce dessin, extrait d'une étude NASA, est probablement la première représentation architecturale sérieuse d'une base lunaire permanente. Il figure dans l'ouvrage Lunar Bases and Space Activities of the 21st Century (W.W. Mendell, 1985) — que l'on retrouve dans la bibliographie du projet de diplôme de 1993.
En 2020, le studio danois BIG de Bjarke Ingels s'associe à ICON et SEArch+ pour concevoir Project Olympus, mandaté par la NASA. L'objectif : un système de construction autonome capable d'imprimer habitats, pistes et routes à partir du régolite local.
L'habitat de 195 m² est imprimé par un robot sans intervention humaine. Les parois de deux mètres protègent des radiations et des micrométéorites. Bjarke Ingels parle de « formgiving » — donner forme à ce qui n'a pas encore de forme — comme défi architectural fondateur. NASA a renouvelé le contrat en 2023 jusqu'en 2028.
En 2013, l'agence de Norman Foster est mandatée par l'ESA pour explorer la construction lunaire par impression 3D. Le projet propose un habitat pour 4 personnes au pôle sud, dont la coque est imprimée en régolite par un robot autonome sur une structure gonflable préalablement déployée.
La forme est un dôme caténaire à structure cellulaire creuse — inspirée des os d'oiseaux. Xavier De Kestelier résume : « Notre habitation lunaire suit la même logique que notre travail en milieu extrême — exploiter les ressources locales. » Un prototype de 1,5 tonne a validé le concept en chambre à vide.
En janvier 2024, le studio australien Hassell présente à l'ESA un plan-masse pour une colonie de 144 personnes. C'est l'un des rares projets à aborder l'architecture lunaire à l'échelle d'un vrai établissement humain — non plus un module, mais une ville.
Les modules gonflables recouverts de régolite imprimé s'assemblent en réseau. Le programme inclut résidentiel, serres agricoles, restaurants et arènes sportives. La convergence avec le programme de 1993 — qualité de vie, programme complet, phasing — est frappante.
SOM présente à la 17e Biennale d'Architecture de Venise son concept de Village Lunaire en partenariat avec le MIT et l'ESA. Le projet se positionne comme « le premier établissement humain permanent sur la surface lunaire ».
L'approche repose sur des structures gonflables pressurisées pouvant être recouvertes de régolite. Le projet explore la gouvernance et l'organisation sociale d'une colonie lunaire — sujet rarement abordé ailleurs. La Biennale de Venise comme cadre souligne le changement de statut de l'architecture spatiale : ce n'est plus de la science-fiction.
Avant tous les autres, Buckminster Fuller posait les fondations conceptuelles de toute architecture lunaire sans le savoir. Ses dômes géodésiques offrent le meilleur ratio résistance/poids connu — une enveloppe minimale pour un volume maximum, industrialisable à partir de matériaux locaux.
En 1967, le pavillon américain de Montréal est une sphère géodésique de 76 mètres. Sa pensée « faire plus avec moins » et son concept de « Spaceship Earth » anticipent directement les contraintes extraterrestres. Foster, BIG et Hassell en sont tous héritiers — conscients ou non.
En parcourant ces projets, une évidence s'impose : les grandes conclusions architecturales sont toujours les mêmes. Pôle sud. Régolite comme matériau. Construction robotisée. Programme complet. Phasage progressif. Ce que la NASA dessinait en 1977, Foster en 2013, BIG en 2020, Hassell en 2024 — un diplôme parisien de 1993 l'avait déjà posé.
Ces agences ont travaillé avec des budgets considérables et des partenariats institutionnels. Elles sont parvenues aux mêmes conclusions. Ce qui distingue le projet de 1993, c'est la dimension habitée : les croquis intérieurs, les gestes lunaires, les jardins, la place publique, l'escalier repensé à 1/6g. L'ingénierie est nécessaire. L'architecture — celle qui s'interroge sur ce que c'est qu'habiter — est irremplaçable.